Les trois unités en rupture de représentation

Evelyne Biausser

« S‘il y quelque dignité dans notre existence, elle résulte en fin de compte de la décision que nous prenons de donner telle ou telle signification aux faits fortuits qui nous assaillent »

David Ruelle, Hasard et chaos, cité par Jean-Louis Le Moigne dans  Le Constructivisme, 1

Lors d’un récent sondage auprès d’étudiants dans une grande Ecole de commerce, 8 sur 10 se sont déclarés « absolument pas engagés par leur parole », et leur premier objectif affiché était « de gagner de l’argent »…

Nos valeurs sont malmenées, certes, et nous sommes nombreux à le déplorer, nombreux aussi à nous interroger sur leur devenir, leur opérationalité pour la survie de l’espèce humaine.

Au jour le jour, dans ma pratique de Consultante auprès de l’individu apprenant et agissant, je n’ai pas échappé moi non plus à ce constat . J’ai été confrontée à cette dérive, ce glissement : l’important devenait moins important, l’essentiel perdait son essence.

Et alors, que prédire, que prescrire quand je n’avais pas, dans  les réponses concrètes qu’on attendait de moi, l’outillage des solutions toutes prêtes pour combler ces  « trous épistémologiques » comme les nomme Miora Mügur-Schachter (in Les Leçons de Mécanique quantique )

Car les réponses rationnelles défaillaient, tandis que l’absence de sens en laissait plus d’un interdit ! 

Pourtant, sous cette fonte des valeurs auxquelles nos imprinting nous avaient habitués, pointaient déjà des références nouvelles, tant il est impossible à une société de fonctionner sans valeurs, fussent-elles encore faibles ou simples ébauches.

Et dès lors que je souhaitais illustrer la perte de ces  valeurs qui ont fait tenir debout l’Occident depuis environ trois siècles - je pense en particulier à la rationalité cartésienne, la sacralisation de la logique aristotélicienne - pourquoi ne pas choisir l’image de la tragédie classique,  avec ses règles strictes, ses représentations codifiées, un libre-arbitre dûment encadré, esquissant le monde tel une projection de Mercator, en somme un bon exemple de références « rompues ».

Mais, de cette rupture avec la logique classique, due me semble-t-il à un phénomène d’expansion,  je tirerai de nouvelles références, néo-nécessaires à la représentation d’un monde désormais holographique, et peut-être déjà valeurs en émergence.

Perte des valeurs anciennes

  « Les valeurs ne sont pas des essences éternelles, elles sont liées aux préférences, aux évaluations des personnes individuelles, et finalement aux histoires de mœurs »,

                                                                                     Paul Ricoeur, Avant la loi morale : l’éthique

Beaucoup  de nos valeurs jusque là structurantes se sont effondrées avec l’expansion de notre sphère intellectuelle et physique.

Ainsi, si l’on emprunte à la tragédie ses règles de transcription du monde, peut-on en constater la violation générale.

La violation des unités de temps et de lieu

Cette valeur-cadre de la tragédie prend racine (R ? !) dans l’interprétation du monde par la logique classique, mais cette logique répondait au fonctionnement à l’échelle d’une existence d’alors : on la passait, à de rares exceptions près et encore celles-là y étaient obligées ( voyez la fuite salutaire de Descartes aux Pays Bas, ou la déportation des filles publiques vers les contrées présumées les plus

inhospitalières), dans le même temps et dans le même lieu.

De nos jours, on échange, organise, produit, en temps réel à l’échelle planétaire, et même interstellaire ( encore que l’on puisse légitimement s’interroger sur le temps des spationautes ? ) La Bourse, le monde informatique, la productique, sont amenés à travailler simultanément aux USA, en Extrême Orient et en Europe, créant de ce fait une sorte de temps commun expansé, en référence élargie à ces groupes. Une durée de six heures environ est encore respectée dans ces espaces communs, réservée au sommeil, où les télé et visio-conférences sont interrompues. Mais pour combien de temps ? Si l’on songe au rythme des « mégapoles, où il n’y a plus ni nuit, ni silence » (Jean Baudrillard, Amérique) on peut imaginer que nous allons bientôt transgresser aussi le caractère diurne de notre espèce (peut-être certains programmes de recherche sont-ils déjà commandés sur ce thème…).

On vit également une rupture avec l’ancrage spatial : quand on survole le Pacifique pendant douze heures, dans quel espace et quel temps est-on, par rapport à nos références habituelles ? Internet permet de  travailler avec de parfaits étrangers, physiquement parlant,  dont on ne connaît même plus la voix, comme dans ce dernier media qui rompait avec la communication visuelle, mais nous rattachait à l’Autre par un sens au moins : le téléphone ( qui avait tellement troublé Marcel Proust par son potentiel à faire vivre la voix de sa grand-mère ! in  Du côté de Guermantes )

Virtualité de la relation, voilà sans doute une révolution plus grave causée par l’expansion de notre temps et de notre espace : on ne connaît plus ceux de qui l’on parle et à qui l’on pense…

La violation de l’unité d’action

Dans la tragédie, comme dans la société qu’elle reflétait, on agissait linéairement, une action après l’autre, un objectif après l’autre, et si possible, une seule action mobilisait les énergies...

Mais l’expansion des acteurs – tragiques ou non ! – l’expansion des niveaux de décision comme l’expansion des projets,  ont fait éclater ce resserrement sur l’action.

Que l’on songe à la superposition des projets en milieu hospitalier : projet d’établissement, projet de service, PDVI, projets de formation, projets personnels, Habilitation, Qualité, HACCP…auxquels doivent participer diversement tous les acteurs sans en avoir toujours les moyens. Ou encore à l’empilement des  niveaux de décision que les politiques déploient envers le citoyen : municipal, puis, désormais communauté de communes, puis départemental au Conseil Général, puis régional avec le Conseil Régional, national avec chaque Etat, et supra-national avec l’Europe : soit 6 niveaux devant fonctionner ensemble sans connaître toujours les responsabilités des autres ! Il résulte de cette rupture d’avec la logique unidimensionnelle une perte de cohérence schizophrénique (mais cette pathologie sera-t-elle encore de mise dans un monde si peu dual ? !) Car on constate partout une expansion des paramètres d’action : le management ne se fait plus par objectifs, répudiés car réputés trop unidimensionnels, mais par projets, ceux-ci affectés d’une essence multidimensionnelle (bien que la multidimension ne représente pas un projet partagé par tous les responsables dès lors qu’elle ne sert pas le leur).

De même existe-t-il une extension du décalage régnant entre la commande institutionnelle et l’intentionnalité des acteurs, particulièrement visible dans le travail social, dont « la mise en œuvre (…) convoquée aux points de défaillance des Institutions légitimes (Education, Justice, Santé) (…) révèle le double fond d’une réquisition contradictoire : prendre en charge les questions liées à cette défaillance, à condition de ne pas les poser ! » ( Bruno Tricoire, La médiation sociale : le génie du « tiers ».)

On assiste donc à une expansion vers l’inconnu, l’abstraction, et la virtualité même pointe dans l’action.

La question des libertés

On sait que la question des libertés est au centre de la tragédie classique. En effet, le personnage tragique qui  assume sa liberté en étant fidèle à des règles strictes, essaie toujours d’en concilier les différentes tensions .

Aujourd’hui, on assiste à une expansion du degré d’autonomie de l’individu – tout du moins dans nos sociétés où la contrainte du plus grand nombre n’est plus de chercher à manger pour survivre jusqu’au soir –.

Cette autonomie a pu se développer grâce à la « cérébralisation » : « l’adulte humain a conservé, comme l’a montré Bolk, les caractères non spécialisés du fœtus et les caractères psychologiques de la jeunesse. Cérébralisation et juvénilisation vont de pair en cours d’hominisation. » (Edgar Morin, L’identité humaine).

En se conjuguant avec la cérébralisation, l’expansion des informations et des savoirs nous enveloppe d’une bruine  sensibilisante, parfois malgré nous, et comme un papier photo, nous témoignons de faits restés pourtant virtuels (voir notamment la mise en garde de Jean-Pierre Changeux  sur la fréquence « des distorsions et fausses mémoires » dans notre activité d’engrammage) . Nous avons acquis une aptitude, avec la facilité matérielle et logistique, aux voyages et échanges de toutes sortes, parfois structurants, parfois déroutants ( surtout en cas de détournement !)

On peut donc attribuer à l’interaction du cerveau avec son environnement étendu  la potentialité de fonder des rapports à plus grande échelle, des possibilités accrues de mise en relation, de globalisation.

Cette cérébralisation nous conduit à une société se « formant tout au long de la vie » ( un programme proposé par le candidat Jospin à la Présidence !) où l’on envisage enfin l’apprentissage permanent sans qu’il s’enracine dans son terreau habituel d’échec social. L’organisation sociale qui en découlerait – déjà appelée par Condorcet  dans un Discours à l’Assemblée législative de 1792 : « nous avons constaté que l’instruction ne devait pas abandonner les individus au moment où ils sortent des écoles, qu’elle devait embrasser tous les âges » - pourrait  transgresser cette représentation castratrice d’une réussite par la seule formation initiale, qui est encore la situation que nous connaissons en France, la fameuse « seconde chance » tardant à s’institutionnaliser.

Et comme, en accroissant le savoir d’un individu, on étend son autonomie, on voit de nos jours, aisément constatable chez tout acteur du monde du travail, rapidement gagner une forme d’autonomie qui engendre le désir d’autonomie. Cet homme d’aujourd’hui réclame tout autant ses espaces de liberté que sa participation aux décisions et aux … bénéfices ! L’être-au-travail veut gérer sa carrière, ses compétences, ses mutations, son temps, son information.

Il en résulte, puisqu’elle est possible - ainsi que l’avait déjà énoncé en 1969 Norbert Elias comme contrepartie du processus de civilisation :« ce que nous gagnons en liberté par rapport aux contraintes extérieures, nous le gagnons en tensions intérieures » (in La civilisation des mœurs) - une expansion de la tension permanente entre la stratégie individuelle et la stratégie groupale, et cette tension se transforme en  mobile de vie.

C’est ainsi que l’homme moderne  passe  du mobile de la survie physique au mobile de la survie intellectuelle.

La question des libertés a certes accompagné, sous diverses traductions, tout le parcours de l’hominisation. Mais on connaît désormais une expansion du degré de gravité (dans son acception première) de nos libertés, dès lors que nos possibilités d’interventionnisme sur le biotope et l’espèce pèsent lourd – que l’on pense aux OGM, biotechnologies, thérapies (?) géniques – sur leur devenir.

Nouvelles représentations

« Le grand livre cosmique reste à écrire, et Dieu n’est plus un archiviste tournant les pages d’un livre déjà terminé »,

Trinh Xuan Thuan, Le chaos et l’harmonie.

L’expansion de nos anciennes références fait peu à peu émerger de nouvelles représentations du monde et de la société, accusant peut-être ainsi de nouveaux pouvoirs, qui ne définissent cependant encore que des embryons  de  valeurs.

Un monde oppositionnel

Notre structuration sociale – à un niveau interagissant avec l’individuel- semble désormais reposer sur des oppositions fortes et des paradoxes qui s’affirment.

Il y a en effet de nos jours une extension de l’expression  des diversités.

On prend aujourd’hui connaissance de l’autre, de l’inconnu, tout d’abord par l’opposition.

On est à nouveau dans un mode conflictuel de la connaissance, ce que d’autres époques ont déjà connu, comme sans doute le pourtour méditerranéen des deux premiers siècles après J.C. ou le haut Moyen-âge.

Mais ce mode oppositionnel n’est-il pas en train d’apprivoiser le conflit pour le rendre opérationnel ? Les capitalistes et anti-capitalistes, comme les mondialistes et anti-mondialistes,  ne sont-ils pas en train de faire évoluer le concept ensemble via leurs oppositions, en  co-construisant un fonctionnement qu’ils jugeront certes tous imparfait mais qui ressemble à un bel exemple de dialogique ?

Ne va-t-on pas vers un « pouvoir-faire » élargi où le conflit lui-même serait objet de consensus, au sens de construction par contraires, en quittant la tentation des années 90, quand l’on croyait réduire les oppositions par recherche de consensus, alors que cette recherche était en soi une négation du conflit ? Petit indice signifiant : dans l’enseignement de la Gestion des Ressources Humaines, on est passé du modèle « de l’arbitrage managérial » ( la DRH gère les oppositions ) au modèle « de la gestion des contradictions » ( la DRH essaie de faire cohabiter les contradictions individuelles et sociétales), ce dernier modèle laissant une part au désordre, au paradigme de la complexité et aux « processus plutôt qu’aux consensus » ( in Julianne Brabet, Repenser la GRH )

Dans la re-connaissance du conflit, n’y a-t-il pas reconnaissance d’axiomatiques différentes, nécessaires à la pérennité de ce  « monde à univers multiples » comme le nomme Isabelle Stengers, engendrant nécessairement une négociation collective, qui devient une co-construction du sens.

En somme, ce que nous apprend ce monde oppositionnel c’est :« peut-on fonctionner autrement qu’ensemble et ensemble autrement qu’avec des opinions divergentes ? »

On assiste également à un décentrage dans la pensée,  qui est peut-être une réaction induite par le « pan-centralisme » de ce qu’Edgar Morin appelle « l’hélice de la conquête appuyée sur le quadrimoteur fou qui propulse la planète : Sciences-Technique-Economie-Industrie. » (Edgar Morin, L’identité humaine).

Alors on aborde un problème (dans la réalité, pas dans les discours officiels ! ) par les détours et non par le centre. Mais il se trouve que les détours et les contours finissent par faire, en tâtonnant, une définition d’un but, pas « le », mais « un ».

A ce commencement de décentrage, participe aussi le pas pris par la « praxis » sur la « poïésis ». Le « comment » devient dans l’élaboration des buts plus structurant que le résultat.

Ainsi naît, du décentrage, une stratégie a posteriori, souvent la seule, en tous cas un peu mieux adaptée à répondre, notamment, aux problèmes sociaux : « une lecture tout juste un peu décalée de l’action peut alors voir affleurer le travail des références fondatrices du processus d’action-recherche  et de son éventuelle cohérence. Il est le point nodal d’une histoire racontant l’histoire, c’est-à-dire le début d’une autre histoire, dont la cohérence ne pourra se dire… qu’a posteriori » (Bruno Tricoire, La Médiation sociale : le génie du « tiers »).

Décentrage visible aussi dans les données constituantes de notre société : plus le monde restreint le formatage de ses modèles, (est-il besoin de citer l’Education Nationale en illustration ? !) et plus il engendre de marginaux.

Mais si les marginaux sont nombreux, ils deviennent le centre, donnée de base structurante en une interaction de décentrage, de spirale ramenant les marges au centre, qui me semble commencée. « La marge est peut-être ce qui sauvera l’humanité » Jacques Testart, Au bazar du vivant)

Le paradoxe a toujours été un opérateur de pensée complexe, dont certains ont bien su repérer l’opérationalité.

Je pense à Bateson, Watzlawick, et Yves Barel bien entendu.

Mais ce qui est nouveau c’est que le paradoxe est entré en action, il n’est plus seulement reconnu producteur par quelques penseurs, il est. Et dans nos structures, il est dérangeant mais reconnu présent.

Les travailleurs sociaux ont déjà adopté des stratégies paradoxales quand l’enjeu ne peut se dénouer autrement : par exemple pour faire changer d’avis un juge pour enfant, qui ne juge pas la vie de l’enfant en danger, le travailleur social transgressera au besoin son rôle par un coup de téléphone anonyme « informant ainsi le système qui informe » ( Jean-Louis Le Moigne, Modélisation des systèmes complexes). Mais ces « bricolages », comme ils les nomment eux-mêmes, sont la voie de leur modélisation tâtonnante…Et la systémique en thérapie familiale est certes depuis longtemps précurseur en cette voie.

Et donc , nous allons probablement vivre avec beaucoup de paradoxes « reconnus » et peut-être qu’au lieu de  choquer nos représentations, ils les feront avancer : il faut s’attendre à ce que continue la situation paradoxale de pouvoir aider des êtres aux antipodes, alors que notre voisin de palier meurt de solitude ou de désamour…Après tout, cette « incohérence » du point de vue d’une logique rationnelle, est aussi conséquence de l’expansion de nos références, de la virtualité, engendrant de nouveaux pièges : ce qui est loin est plus exotique…ou nous culpabilise moins ?

Après la tyrannie de l’événementiel, la tyrannie de l’exotique, pourtant de nouvelles solidarités ne sont souhaitables que si elles s’ajoutent à celles qui fonctionnaient déjà, pas à leur place…

L’application des 35 heures, alors même que le monde professionnel n’a pas modifié sa conception globale du temps de travail,  nous confronte aussi à de nouveaux paradoxes, dont l’obligation de résolution avivera certainement de nouvelles heuristiques : comment, par exemple,  pratiquer avec moins d’échanges –car ils sont les premiers sacrifiés- quand l’information est primordiale à l’intelligence du groupe, et que personne ne remet ce paradigme de notre société en question ? L’information est effectivement une ressource elle aussi en expansion, et l’on peut logique(non cartésienne !)-ment s’attendre à ce que ce ne soit pas elle qui diminue, mais notre capacité à la traiter qui augmente, et peut-être la pression des 35 heures accélérera-t-elle cette compétence à hiérarchiser l’information que nous ne possédons que si rarement encore.

Un homme juvénile

« Les progrès corrélatifs de la juvénilisation se traduisent par le prolongement de l’enfance, c’est-à-dire de la période de plasticité cérébrale qui permet l’apprentissage de la culture » (Edgar Morin, L’identité humaine)

L’homme s’est effectivement mis en position d’apprendre plus longtemps (et peut-être tout au long de sa vie) mais cette juvénilisation opère des conséquences psychologiques et sociétales.

L’homme qui vit de projets est un « homme en projet, c’est-à-dire jamais fini, éternel adolescent. » (Jean-Pierre Boutinet, Anthropologie du projet)

En fait les aspirations de cet homme sont sans fin, cette spirale étant la récolte de sa foi en la science, à laquelle le commun des mortels a attribué le pouvoir de fabriquer son immortalité, alors qu’elle ne pouvait qu‘engendrer un homme insatisfait du degré de ses connaissances, et des réalisations de soi que celles-ci lui réservent.

Et malgré la volonté de puissance à laquelle cet homme postule désormais, il se comporte le plus souvent comme un adolescent inopérant. Il manifeste ainsi dans tous les axes de sa vie une volonté de ne pas s’engager, par egocentrisme ou par crainte.

Comme les portes sont toujours ouvertes et les finalités incessantes, c’est un individu angoissé de ne rien gérer, qui développe désormais un « état » de stress, cependant que cette manifestation était définie (en 1980) comme un comportement bref, réactif, et adaptatif : « le stress est la réponse non spécifique que donne le corps à toute demande qui lui est faite » (Hans Selye, Stress sans détresse).

Ainsi que l’analysait Yves Barel (in Le paradoxe et le système) :« L’idée que ces stratégies ((sociales et humaines )) puissent être paradoxales, hormis le domaine du jeu ou de la folie, est une idée qui heurte profondément le sens commun, non pas probablement ou seulement parce que le sens commun obéirait à la « logique », mais aussi et surtout parce que sa charge émotive est trop forte ». Et cette « charge émotive » due à la rupture d’avec la logique, pour vivre le paradoxe, est devenue constante en l’homme juvénilisé, le rendant définitivement (?) in-quies, sans repos.

Ainsi donc, en rupture avec la définition, - ou tout du moins la représentation que les générations passées s’en construisaient - de l’homme adulte responsable, nous sommes en présence d’un éternel quémandeur social, toujours plus exigeant au fur et à mesure que ses finalités reculent , et qui, tel l’adolescent, veut s’affranchir des liens dans lesquels il s’étrangle tout seul (« Il n’y a pas d’autonomie vivante qui ne soit dépendante. Ce qui produit l’autonomie produit la dépendance qui produit l’autonomie », Edgar Morin, L’identité humaine ).

Cet homme en recherche constante d’autonomie a besoin de l’image d’une Entreprise en éternelle quête : du meilleur logiciel, du meilleur client, de la meilleure stratégie, du meilleur expert…recherche même dont les voie et voix uniques sont vouées à l’échec,  tout en accroissant sa dépendance.

En définitive, cet homme a choisi (?) l’egotisme ( terme que Stendhal acclimate en France vers 1823 et qui s’apparente au « culte du moi méthodique ») comme objet de connaissance.

C’est peut-être  le prix à payer à la réflexivité. Mais c’est un tarif au prix lourd de la solitude, et de la perte du lien social.

Une pensée du flou et de l’absence, vers la virtualité ?

Après la « fin des certitudes » du positivisme (même si elles n’ont toujours été qu’abusives), la société pensante se dessine avec de nouveaux traits, même s’ils ne comblent pas tous les trous laissés par les certitudes passées.

Tout d’abord, nous sommes entrés, je l’ai dit, dans l’ère du projet.

« Quel est votre projet professionnel ? » demande-t-on à un chômeur que l’on destitue ainsi un peu plus de ses chances d’insertion ; « quel est votre projet de vie ? » demande-t-on à un élève de dix-sept ans que l’on destitue ainsi un peu plus de son début d’équilibre…On pense, on parle par projets. Mais, comme le rappelle Jean-Pierre Boutinet (in Anthropologie du projet) « pro-jet , c’est jeter au loin (…) et le projet est un absent plus qu’une possession ».

Etre dans la démarche de projet, ce n’est pas marcher sur la terre ferme, mais dans le vide, sans savoir, c’est un lâcher-prise en l’absence de certitudes et de factualité.

Dans cette combinaison règne l’absence de règles strictes, d’objectifs précis, et le flou des intentionnalités diverses, voire opposées.

On est dans l’anticipation d’une existence, laquelle n’a pas d’objet véritablement défini par nos références classiques, puisqu’elle se construit en chemin dans l’indécidable, situation bien moins confortable qu’anticiper un objet préexistant dans nos représentations. (« J’ai mis quatre mois à comprendre ce qu’on attendait de moi sur ce projet » me disait récemment un jeune Ingénieur des Mines à propos de son stage aux USA…)

L’informatique, qui a commencé de nous habituer à penser des objets virtuels, trace peu à peu dans la Recherche une pensée de la virtualité, dont la brèche a été ouverte par la Mécanique Quantique, en une logique bien improbable aux siècles précédents.

Une autre nouvelle certitude est que notre expansion sur le monde ne se traduit pas par une conscience planétaire : « nous sommes dans l’âge de fer planétaire » (Edgar Morin, L’identité  humaine). Aucune régulation efficace, aucune instance suffisamment légitimée n’est allée au même rythme que l’expansion de nos cadres de référence. L’Europe elle-même n’est pas synonyme d’une véritable conscience commune.

Il est vrai qu’elle ne se décrète pas, et nous butons là sur l’un des éléments constituants de toute culture : le temps. Il n’y a pas plus de culture commune, source de solidarité constituante, dans les fusions d’entreprise, dont deux sur trois échouent à cause du facteur de « dissonance » humain. 

Il y a pourtant des brèches où peuvent s’insérer des maillons forts pour la construction de cette solidarité terrienne : l’éthique en est un, ainsi que le martèle Jacques Testart : « une éthique planétaire paraît pourtant indispensable pour échapper aux discours posés les uns à côté des autres » (Au bazar du vivant). Quelques bribes font surface, porteuses d’espoir de cette obligation de consensus élargi : le développement durable, le commerce éthique avec le café Havelaar, Artisans du monde…restons néanmoins suspects sur les « fonds éthiques » !

Enfin, il semble bien qu’on entre –de gré ou de force- dans une zone « d’utopie nécessaire » (ainsi que la définissait Paul Ricoeur : « sans objectif défini dans le temps ») et qu’il faille donc la réhabiliter, la faire entendre, contre la pensée ambiante.

Je citerai à ce propos, trois réactions spontanées d’étudiants à qui je demandais comment  réinsérer « la deuxième hélice » - selon Edgar Morin - , l’hélice humaniste dans notre société.

« On ne peut plus ! », « C’est difficile ! » et « C’est complètement utopique ! » furent leurs seules heuristiques…

Rationalisations chez ces étudiants s’offrant certes comme autant de barrières de défense devant l’inconnu, mais  nous rappelant aussi la gravité, la lourdeur de ces défenses, tissées au plus profond des représentations humaines par le positivisme. Positivisme qui nous a laissé quelques « catégories universelles » dont il faut maintenant se débarrasser.

L’urgence en est une redoutablement prégnante, érigée en système auto-justificatif pour ne pas penser autrement, pour ne rien changer. C’est d’ailleurs la rationalisation que toute entreprise nous renvoie quand on la convie à réfléchir : « on ne peut pas, on est dans l’urgence !»

Urgence que Zaki Laïdi (in La tyrannie de l’urgence) réprouve à juste titre : « l’urgence comme catégorie de vie, cœur de la représentation est un désastre (…) la négation active de l’utopie ».

Conclusion

« Si tu n’espères pas l’inespéré, tu ne trouveras pas », Héraclite.

Je voudrais livrer ici quelques réflexions optimistes (et donc utopiques ?) pour l’avenir de l’espèce !

On est entré, je crois,  dans une ère de « dégradation » de la pensée rationnelle classique, entraînée par et entraînant une rupture comme il en a existé d’autres dans l’hominisation (le passage au bipédisme, à l’agriculture, à l’industrialisation).

Ce qui semble nouveau est l’accélération des rythmes de dégradation.

Cette dégradation entre bien sûr en conflit au niveau personnel et sociétal, avec le fantasme de l’immortalité (physique et intellectuelle), la permanence d’un être mythiquement supérieur, conséquence d’un conditionnement occidental du à la disjonction du sujet affranchi de son environnement.

L’hominisation s’est faite par grands mouvements de balancier et non linéairement.

Nous sortons d’une ère d’ordre et de progrès linéaire. Mais l’humanité a besoin de désordres, de ruptures et de pensée mythique, pour avancer.

Le muthos reprend d’ailleurs le pas sur le logos quand l’esprit est saturé de logos- voir à ce sujet l’enquête menée par le media La Recherche il y a quelques années auprès de jeunes scientifiques, dont la quasi totalité avouait leur penchant pour l’irrationnel le plus complet, dès lors qu’il ne s’agissait plus de leur métier ! –

Mais apparaît aussi la nécessité de nouvelles solidarités pour maintenir l’unité –ciment de l’espèce : «  le trésor de l’humanité est dans sa diversité créatrice, mais la source de sa créativité est dans son unité  génératrice. » (Edgar Morin, L’identité humaine). Ces nouvelles solidarités ne peuvent plus se fonder sur l’Etat nation, mais sur des motivations communes plus larges, témoins d’une autonomie humaine élargie, où de grands groupes s’auto-constituent sans qu’une directive  ne le leur commande d’en haut, comme on a commencé à le voir avec la communauté des internautes, qui se régule sans hiérarchie.

Puisque l’hyperspécialisation et la suradaptation des espèces conduisent à leur mort, cette rupture que nous vivons est l’un des signes d’un sursaut vivifiant, d’une pulsion de vie. Mais ce sursaut se fait dans un environnement risqué où affleurent de nombreuses pulsions de mort (biotechnologies, OGM) représentant des risques pour l’espèce, que chacun de nous doit  contribuer à contrer – un pas de fourmi ne contribue-t-il pas à orienter la fourmilière ?

Pour continuer à sortir du risque de l’hyperspécialisation que constitue le modèle unaire politico-financier-, une voie de l’autonomie se dégage : ne plus compter sur nos démocraties déficientes unicentristes : mais redonner sa voix au citoyen pour qu’il fasse entendre un discours de nouvelles solidarités étendues , « gritando no morir » ( « en criant pour ne pas mourir » ) comme nous le rappelle le poème de Rafael Alberti (je crois !)

Bibliographie

Yves Barel, Le Paradoxe et le Système, PUG

Jean Baudrillard, Amérique, Livre de Poche Essais

Jean-Pierre Boutinet, Anthropologie du Projet, PUF

Julianne Brabet, Repenser la GRH,   Economica 

Norbert Elias, La Civilisation des mœurs, Calmann-Lévy

Zaki Laïdi, La Tyrannie de l’urgence, Fides, Québec

Jean-Louis Le Moigne, Modélisation des Systèmes Complexes, Dunod

Jean-Louis Le Moigne, Le Constructivisme, T.1, L’Harmattan, nouvelle édition 2002

Edgar Morin, L’Identité Humaine, La Méthode, T.5, Seuil

Miora Mugur-Shächter, Les Leçons de la Mécanique Quantique, Le Débat n° 94, Gallimard

Marcel Proust, Du côté de Guermantes, La Pléiade

Hans Selye, Stress sans détresse, La Presse, Bibliothèque nationale du Québec

Isabelle Stengers, Cosmopolitiques, Les Empêcheurs de penser en rond

Jacques Testart et Christian Godin, Au bazar du vivant, Points virgule

Bruno Tricoire, La médiation sociale : le génie du tiers, L’Harmattan

Ce texte est une contribution au XIV ème colloque Interdisciplinaire de Carcassonne